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burka
A l'Est, assurément.
Figures de la campagne présidentielle russe. Episode 7: la symétrie du mépris 
26e-fév-2012 11:01 pm
burka
« Quelle sinistre merde, ces soi-disant ‘supporters de Poutine’.»

L’auteur de ces paroles est Rustem Adagamov, dit « Drugoi », photographe et entrepreneur, mais surtout bloggeur le plus populaire de Russie, activiste des mouvements d’opposition, co-fondateur de la Ligue des électeurs, groupement citoyen pour des élections justes. Au moins 70 000 personnes regardent quotidiennement le blog d’Adagamov. Chacune de ses publications recueille des centaines de commentaires. Autant dire qu’un battement d’ailes de ce bonhomme-là pourrait un jour provoquer un tsunami quelque part de l’autre côté des écrans.

Le mouvement de dégoût d’Adagamov fait suite au meeting du 23 février dernier au stade moscovite Loujniki, où une centaine de milliers de supporters de Vladimir Poutine se sont réunis pour affirmer leur soutien à leur candidat. Depuis quelque temps, on appelle ces manifestations des « poutings ».

Se sont réunis ? Ont été réunis ? La nuance est de taille. Des témoignages indiquent que certains participants étaient payés pour participer au meeting et que d’autres ont tout simplement été énergiquement incités à s’y rendre, souvent par la pression de leurs supérieurs hiérarchiques, eux-mêmes sous pression. Des petits employés, des fonctionnaires, des travailleurs manuels, amenés par cars de différentes villes de Russie, installés dans les tribunes, réchauffés de thé, de crêpes et de chansons. Au plus près des tribunes, des supporters fervents ont agité des banderoles. Ceux-là sont sans doute venus avec bonne volonté, des portraits de Poutine sur leurs drapeaux.

Les médias loyaux au pouvoir ont décrit une fête joyeuse et un leader soutenu par sa population. Les journalistes proches de l’opposition ont insisté sur le refus de la plupart des participants d’expliquer pourquoi ils étaient venus à la manifestation. Ils ont saisi dans la foule les visages les plus simples, les regards les plus creux, les lumpen-manifestants. Chacun dans son rôle, c’est de bonne guerre électorale.

Pourtant, au fur et à mesure que la contestation prend de l’ampleur en Russie, le trouble s’installe. La « sinistre merde », ce sont eux, les manifestants au faciès trop simple ou trop basané.




Cette photo prise au « pouting » du 23 février a été parmi celles qui ont suscité de nombreux commentaires sur Internet. Des commentaires effrayants de mépris, de haine de classe, de racisme et de peur.

Pour ces commentateurs, les manifestants pro-poutiniens sont des « néanderthaliens», des « esclaves », des « idiots », des « gens débilisés dont le monde est noir comme leur vêtements », des « visages de bagnards », des faciès qui « dégoûtent ». Des sous-hommes. « Vous croyez qu’ils comprennent ce qui leur arrive ? Ils sont heureux qu’on les ait libérés pour deux-trois heures du travail ». « Ces сrétins sont la chair à canon de la Russie et quand on leur dira « Attaque! » ils nous ouvriront le crâne à toi et à moi en cinq secondes ». « J’ai peur d’eux », avoue simplement une internaute. Le mépris et la peur vont ici de pair.

Des voix se font quand-même entendre pour rappeler l’humanité de ces gens rassemblés au « pouting » C’est par la pitié que la commune humanité est approchée.

« Ces gens-là font plutôt pitié ! Quels sont leurs rêves, quelles sont leurs joies ? »

« Dans cette foule, il y avait les hommes et les femmes les plus simples, ils font bien sûr infiniment pitié » ;

« Si l’on regarde les chroniques de guerre, beaucoup de nos soldats ont à peu près les mêmes visages… et alors ? C’est ça le peuple. Beaucoup ont un petit sourire ironique, ils peuvent t’assassiner d’un coup de hache, mais ils peuvent aussi donner leur vie pour quelque chose de juste. » Tiens, le coup de hache, un classique littéraire de la lutte des classes en Russie.

Le racisme est aussi au rendez-vous, s’étalant sans complexes dans les commentaires. Regardez cet homme au milieu de la photo, avec son petit gobelet de thé gratuit dans la main. Il n’a pas un faciès de russe ethnique ; c’est d’ailleurs peut-être cela que le photographe cherchait à saisir. « Tiens, ma cour n’a pas été déneigée ce matin », commente Adagamov le bloggeur. Le sous-entendu se traduit par « ils ont rameuté tous les concierges tadjiks de Moscou à cette manifestation ». Les tadjiks, les ouzbeks, les kirghizes, mais aussi les géorgiens, les tchétchènes: les peuples amis d’hier sont devenus des immigrés de première génération que Moscou n’intègre que du bout des lèvres, des ennemis potentiels ou des serviteurs méprisés et craints. Les migrants d’Asie centrale sont aujourd’hui balayeurs de rue, manutentionnaires, femmes de ménage. Ni tout à fait inconnus, vu le passé soviétique commun, ni tout à fait des humains comme les autres. Le monsieur aux yeux bridés sur la photo est plutôt sympathique, alors les commentateurs se disent, magnanimes, qu’il ne doit pas être tadjik. On penche pour l’option «yakoute» , ce qui ferait de lui un citoyen de Russie, c’est mieux.

La photo circule, suscite des « Oh my God ! », se regarde d’un air entendu, avec un mouchoir collé à la bouche. Comme on a regardé, plié de rire, l’interview de Sveta d’Ivanovo (cf. chronique n°3).

L’opposition au pouvoir poutinien dans la Russie d’aujourd’hui, celle qui se veut ouverte sur l’extérieur et basée sur le respect et la dignité, s’est construite en réalité sur le déni du camp adverse. Les autres, cette bonne moitié de la population russe qui s’apprête sincèrement à voter pour Poutine, n’existent pas dans l’esprit des opposants, ni d’ailleurs dans leurs slogans ou leurs publications. Les autres sont manipulés, les autres sont sous-évolués, les autres ne sont pas des citoyens à part entière.

Voilà qui rappelle, dans une étrange et logique symétrie, l’attitude d’un certain Vladimir Poutine à l’égard de ses opposants : un peuple de singes, des traîtres à la solde de l’étranger (cf. chronique n°5).

Cette symétrie du mépris pour l’Autre est sans doute une raison pour laquelle la campagne présidentielle russe est profondément apolitique, le débat politique supposant l’existence d’un interlocuteur acceptable et respectable qu’il s’agit de convaincre. En Russie, l’opposition comme le pouvoir en place se regardent dans un miroir plutôt que de regarder l’Autre dans les yeux. Quant à cette partie du peuple qui mettra dans l’urne un bulletin pour Poutine, nous avons bien du mal à savoir où elle regarde.




© Ilana Moryoussef
Comments 
31e-oct-2012 01:53 pm (UTC) - Merci
Votre blog est une source d’infos, je suis un lecteur assidu et je vous souhaite bonne continuation.

Horoscope
1er-déc-2012 08:41 pm (UTC)
"Cette symétrie du mépris pour l’Autre est sans doute une raison pour laquelle la campagne présidentielle russe est profondément apolitique, le débat politique supposant l’existence d’un interlocuteur acceptable et respectable qu’il s’agit de convaincre."

Très bien formulé, et c'est une des choses qui font le plus peur.
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